De la dépendance à l’indépendance

La dépendance physique

Dans notre cerveau, un circuit de neurones appelé « circuit de la récompense » encourage certains comportements par la sensation de bien-être et même de plaisir qu’ils procurent lorsqu’un besoin nécessaire à la vie, tel que boire ou manger, est à combler. Ainsi, boire un verre d’eau lors du repas est agréable, mais rien ne donnera plus de plaisir que ce même verre d’eau si l’on est assoiffé, déshydraté, en danger vital.

Que se passe-t-il au niveau du cerveau ? Lorsque les neurones du circuit de la récompense reçoivent sur un récepteur le signal d’un messager (un neurotransmetteur nommé acétylcholine) qui les informe d’un comportement nécessaire, cela provoque la libération de la molécule du plaisir : la dopamine.

En fumant, la nicotine arrive au cerveau en moins de dix secondes et crée un véritable « shoot » nicotinique qui engendre immédiatement une sensation de plaisir parce qu’elle ressemble et prend la place du neurotransmetteur (l’acétylcholine) dont elle imite l’action ! Elle leurre le cerveau et est rapidement perçue par le cerveau du fumeur comme essentielle, un besoin vital pour le bon fonctionnement de son organisme. Lui apporter de la nicotine lui procure du plaisir ; son insuffisance ou son absence provoque des sensations désagréables que le fumeur tentera d’éviter en fumant de nouveau.

Mais attention danger ! La sensation agréable s’émousse avec le temps et, pour continuer à la ressentir, le fumeur doit augmenter sa consommation ou tirer plus fort sur ses cigarettes. De plus, la quantité de nicotine à absorber augmente, les neurones créent donc d’autres récepteurs pour la capter. Quand ceux-ci ne sont plus approvisionnés en nicotine, ce qui arrive très vite car elle quitte l’organisme rapidement, le « besoin » n’est plus comblé et le manque survient qui se manifeste par des signes tels que pulsions à fumer, anxiété, irritabilité, faim, etc.

Le test de Fagerström, essentiel pour mesurer la dépendance à la cigarette
Ce test de Fagerström permet d’apporter un éclairage précis sur la dépendance à la cigarette. Son résultat permet d’estimer si un traitement peut s’avérer utile et rendre confortable l’arrêt du tabac. Pour le compléter et affiner l’évaluation, les tabacologues mesurent aussi en consultation la façon d’inspirer la fumée. Afin que les récepteurs ne soient plus avides de recevoir la nicotine, il leur faut du temps (de quelques jours à plusieurs mois), ce qui explique la durée des traitements.

Ces gestes qui font fumer, cette nicotine qui calme ou qui stimule…

Fumer c’est aussi, pour nombre de fumeurs, une série de gestes répétés sur des mois, voire des années, un nombre incalculable de fois, au cours de « situations- déclic » qui entraînent la prise automatique de cigarettes.

Les rituels deviennent des réflexes acquis incontournables
Le fumeur a « appris » à fumer. Dans certaines régions de son cerveau, des circuits neurologiques nouveaux se sont développés qui sont à l’origine de réflexes conditionnés responsables de sa dépendance gestuelle ou psycho-comportementale à la cigarette.

Indépendamment de ses propriétés addictives, la nicotine agit sur les régions du cerveau qui gèrent l’humeur. Elle peut apaiser ou exciter, selon les moments et l’état émotionnel. C’est pourquoi elle est considérée comme une substance « régulatrice de l’humeur ». On comprend pourquoi, au quotidien, le fumeur fume quand il se sent énervé ou abattu (pour en savoir plus, consultez le chapitre Psychisme et tabac lien vers Arrêter de fumer/Psychisme et tabac).

De plus, la nicotine est une molécule anorexigène (coupe-faim) qui agit sur les centres cérébraux de la satiété en diminuant sensiblement l’appétit du fumeur (pour en savoir plus, consultez le chapitre Poids et tabac lien vers Arrêter de fumer/Poids et tabac). Pour nombre d’entre eux, les femmes en particulier, fumer aide à sauter un repas et perdre du poids.

Attachement et dépendance affective aux cigarettes

Fumer, c’est refaire plusieurs fois par jour, quelles qu’en soient les raisons, un comportement qui « accouple » obligatoirement le fumeur à sa cigarette. Celle-ci est d’ailleurs qualifiée par de nombreux consommateurs comme « un prolongement d’eux-mêmes ».

Une dépendance trop souvent négligée
Elle est un élément indissocié de l’image que le fumeur a de lui-même. Elle fait partie de son identité. Le fumeur n’arrive pas à se projeter au quotidien sans ses cigarettes. Ensemble, ils ne font « qu’un ». Cette relation fusionnelle n’est pas sans rappeler celle qui unit le bébé au sein maternel. La cigarette est souvent perçue comme un objet transitionnel auquel il peut se raccrocher comme au « doudou » de son enfance en cas de stress, d’inquiétude, d’anxiété, d’ennui…

Envisager la rupture totale avec cette cigarette, identifiée à tort ou raison par le fumeur comme un objet qui procure du plaisir, est probablement ce qu’il y a pour lui de plus difficile à surmonter. Cette épreuve passe obligatoirement par un travail de renoncement analogue, toutes proportions gardées, à un véritable travail de deuil. Ce cheminement demande du temps, celui nécessaire au cerveau pour se réorganiser et arriver à ce point de « maturation psychologique » qui permet enfin d’accepter l’idée de vivre définitivement « sans » !

Il est probable que, sans cette dimension affective considérable qui « attache » le fumeur à sa cigarette, le besoin et l’envie de fumer ne serait pas aussi violent !

Se libérer… Enfin !

La nicotine est une molécule que le corps dégrade rapidement : en deux heures, sa concentration diminue de moitié et en quelques semaines elle ne laisse aucune trace dans l’organisme. Est-ce pour autant que l’on n’est plus dépendant ? La réponse est non car, d’un point de vue physiologique, les récepteurs nicotiniques, ces petites molécules qui se trouvent à la surface d’un grand nombre de cellules nerveuses dans certaines régions du cerveau, sont en attente régulière de nicotine pour fonctionner (voir chapitre La dépendance physique).

En son absence, les symptômes de sevrage peuvent s’observer pendant plusieurs semaines. C’est pour cette raison qu’on fait appel aux substituts nicotiniques qui permettent de remplir ces récepteurs en douceur et les « désensibiliser » à l’action de la nicotine.

Mais attention, ils peuvent se réactiver rapidement, dès lors que le fumeur « re-fume ». L’arrivée brutale, en sept secondes, de la nicotine du tabac au niveau de ses récepteurs les « re-sensibilise » immédiatement ou presque !

Et pour couronner le tout : la dépendance comportementale !
Outre la dépendance physique qui le tient prisonnier, le cerveau du fumeur a fabriqué à son insu des circuits neurologiques qui s’activent automatiquement en présence de toutes les situations dites « situations déclic » qui lui mettent la cigarette à la bouche. Pour que ces circuits « s’ouvrent », il devra cesser d’entretenir ces réflexes. Personne en dehors de lui-même ne peut faire ce travail de réapprentissage qu’il ne réussira que si son désir de se libérer de ses cigarettes est à assez fort. Les thérapies comportementales et cognitives (TCC) peuvent permettre de contrôler et modifier le comportement du fumeur.

Le fumeur devra aussi finir par accepter l’idée d’être séparé définitivement de ses cigarettes, compagnes de vie. Mais il doit se souvenir qu’en tant qu’ex-fumeur, son cerveau ne retrouvera jamais sa configuration initiale de non-fumeur et qu’il gardera à vie l’empreinte de ses anciennes dépendances. Il suffira parfois de quelques bouffées pour que sa servitude passée ne ressurgisse.